1998. J'avais 7 ans et, pour la première fois, je vivais un deuil.

Pour la première fois, j'apprenais que les monstres existent aussi dans la vraie vie et que parfois, les papas tuent leurs enfants pour empêcher la maman d'en avoir la garde.

Mes notes à l'école en ont souffert. Une stagiaire m'a dit que je n'avais aucun avenir parce que j'étais mauvaise en mathématiques. Un camarade de classe qui devait trouver ça drôle s'est mis à me faire des menaces: «J'ai un couteau, je peux t'envoyer rejoindre ton amie.» J'ai fait des crises de panique (diagnostique: de l'asthme... ah oui, vraiment) tous les jours, une fois, deux fois, trois fois.

Au milieu de tout ça, il y a eu la rédaction en français.

Il fallait imaginer un animal vivant dans un zoo où chaque pensionnaire se consacrait à une activité d'humain. Un chien qui joue au golf, un ours musicien, ce genre de chose. Ma rédaction parlait d'une lapine gymnaste dont les longues oreilles l'aidaient à garder son équilibre quand elle marchait sur la poutre.

Ma prof a adoré. Elle a fait lire mon texte aux autres profs, et l'un d'eux l'a à son tour fait lire à ses élèves.

Ça a été ma bouée de sauvetage. J'ai mis des années à guérir du choc causé par le meurtre de mon amie, des années à ne plus avoir peur quand je passais près de la maison du garçon qui avait un couteau... mais quand j'écrivais mes histoires, j'étais en sécurité. Je décidais qui mourait, qui vivait, qui avait une belle vie, qui manquait de chance. Je faisais vivre l'enfer à mes personnages pendant que moi, je m'amusais bien confortablement devant l'écran de mon ordinateur, à l'abri du chaos que je créais sur la page.

Puis j'ai vieilli. Il a fallu que je devienne raisonnable: «Écrire, ce n'est pas un vrai travail!», m'ont dit mes parents. Je me suis inscrite en Sciences Humaines au Cégep (l'étape avant l'université) plutôt qu'en Arts et Lettres, parce que ça me préparerait mieux aux réalités du monde adulte. Ma santé mentale a fait des montagnes russes. Finalement j'ai quitté l'école avant l'obtention de mon diplôme parce que je n'étais plus capable de quitter mon lit le matin, parce que les mots de la stagiaire m'étaient revenus: je n'avais aucun avenir.

J'ai presque arrêté d'écrire. Presque, parce que le besoin d'écrire criait plus fort que la petite voix qui me disait qu'on m'avait menti, que je n'avais pas de réel talent.

Jusqu'à cette année, j'ai écrit parce que je ne pouvais pas ne pas écrire. Mais le plaisir n'était pas au rendez-vous. C'était la culpabilité qui me motivait. Si j'arrête d'écrire, je trahis l'enfant que j'étais. Pas très sain, vous ne trouvez pas?

Cette année, le plaisir est revenu. Je suis rouillée. Le talent que j'avais à 7 ans n'a plus vraiment d'importance et je dois réapprendre ce que j'ai oublié avec les années. So what? J'aime écrire. Pour vrai. La culpabilité est toujours là, mais elle se fait de plus en plus discrète. C'est merveilleux.

Et puis, ce matin, j'ai lu les mots «Président Trump» et j'ai eu peur. Peur pour mon avenir, l'avenir de mon fils, l'avenir de la planète. Peur pour la sécurité de mes amies vivant aux États-Unis. Peur pour la vie des minorités dans ce pays qui a voté pour un candidat raciste, homophobe, misogyne. Peur pour la santé de toutes ces femmes ayant survécu à la violence sexuelle et psychologique et qui ont écrit ne plus pouvoir regarder les informations à la télé, parce que les mots de Trump leur rappellent ceux de leurs abuseurs.

Mon sentiment d'impuissance exacerbe ma peur. Je suis Canadienne. Qu'est-ce que je peux faire pour changer les choses? Rien. Mon opinion n'a absolument aucune importance pour les élus américains. Je ne peux qu'attendre, espérer qu'ils ne nous embarquent pas dans une autre guerre, envoyer des ondes positives et inutiles à mes amies qui subissent les mauvais choix de leurs compatriotes.

Ce matin, j'ai pleuré.

Quand j'ai fini de pleurer, j'ai pensé à 1998.

J'ai pensé au sentiment d'impuissance qui me submergeait à tel point que j'avais de la difficulté à respirer.

J'ai pensé à l'écriture qui m'avait aidée à passer au travers.

Et j'ai décidé qu'aujourd'hui, ce serait à nouveau cette passion qui m'aiderait à ne pas me noyer.

J'écris parce que c'est ma bouée de sauvetage.